Entretien avec Philippe Corcuff

Source : Confusionnisme.info
mardi 30 décembre 2014
par  Universite Populaire Toulouse
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Nous avons rencontré le sociologue Philippe Corcuff, afin qu’il nous présente son livre paru récemment, Les années 30 reviennent, la gauche est dans le brouillard : un ouvrage stimulant qui mérite d’être lu et discuté1 car il pose publiquement un problème trop souvent éludé dans les milieux de la gauche radicale et libertaires.

Confusionnisme.info : Pouvez-vous nous raconter la genèse de ce livre ?

JPEG Philippe Corcuff : Il est né au croisement de diverses inquiétudes aux temporalités différentes. J’en vois au moins cinq principales.
Premièrement, il y avait un effort ancien pour mettre en perspective sociologique, en empruntant des ressources à l’œuvre de Pierre Bourdieu, la question de la montée du Front national en France depuis le début des années 1980. Cela avait notamment donné lieu en 2003 à un article dans la revue animée par Daniel Bensaïd, ContreTemps, au sein d’un dossier consacré à l’extrême droite2. J’y explorais l’hypothèse d’une compétition idéologique et politique entre deux façons de se représenter la société française : « le clivage de la justice sociale » (autour de la production et de la répartition des ressources) et « le clivage national-racial » (jouant d’ambiguïtés entre le national et le racial). J’ai développé et actualisé cette analyse dans la cinquième partie du nouveau livre.

Deuxièmement, je me suis aperçu aux débuts des années 2000 des risques d’une compétition des antiracismes, particulièrement entre la lutte contre l’antisémitisme et la lutte contre l’islamophobie. Quand nous avons publié avec Nadia Benhelal notre tribune dans Le Monde, « Nous sommes tous des juifs musulmans ! » le 13 octobre 2004, cela affectait surtout le mouvement antiraciste. Puis cela s’est étendu dans d’autres secteurs de la société, freinant les résistances antiracistes et alimentant le confusionnisme idéologique.

En troisième lieu, il y a eu la prise de conscience progressive au fil du temps des défaillances intellectuelles, éthiques et politiques d’une certaine critique manichéenne des médias3 montante après le mouvement social de l’hiver 1995, représentée par les journaux comme PLPL et Le Plan B, et de manière plus hésitante et contradictoire par l’association Acrimed et les pages du Monde diplomatique consacrées aux médias. Il s’agissait d’un appauvrissement de la critique sociale, qui s’en prenait moins aux structures sociales de domination, à la manière de Marx4 et de Bourdieu5, qu’aux manipulations intentionnelles des personnes, à leurs mensonges volontaires, comme à leurs travers psychologiques et moraux. Et cela dans une dénonciation sans nuances quant aux contradictions du réel, en recourant souvent à l’attaque ad hominem, à l’invective à la place de l’argumentation, à la provocation plutôt qu’au raisonnement construit, voire au dénigrement des personnes, à l’insulte, aux rumeurs infondées et aux informations erronées, dans des accents plus ou moins conspirationnistes. Et, en plus, cette critique manichéenne des médias avance souvent une vision élitiste et misérabiliste de la grande masse de la population, supposée entièrement « aliénée » par « la propagande médiatique », sans capacités critiques, ce que démentent les études de réception menées par les sciences sociales. Ma prise de distance et mon inscription dans une autre critique radicale des médias a d’ailleurs suscité pas mal de violence verbale pendant de nombreuses années à mon égard dans PLPL, Le Plan B ou sur internet : proposer une critique de la critique sommaire des médias ne pouvait qu’être le signe de quelqu’un de « vendu au système », « faussement radical », qui « finirait à droite »… Je venais du PS auquel j’avais adhéré, lycéen, à la fin des années 1970, j’étais à l’époque militant de la Ligue Communiste Révolutionnaire et aujourd’hui de la Fédération Anarchiste : cela n’avait donc pas grand sens ! Ainsi vont les œillères et les partis pris de la diabolisation idéologique ! Or, cette critique manichéenne des médias, avec ses procédés rudimentaires, a été un des laboratoires de la tyrannie néoconservatrice actuelle, de Zemmour en Soral, du « politiquement incorrect » traitée dans la troisième partie de mon livre. Dans cette logique en trompe l’œil, il suffit de dire que l’on va à l’encontre du supposé « politiquement correct » (par exemple, l’antiracisme) et de prétendus« tabous » (par exemple, l’égalité entre les femmes et les hommes) diffusés par « les médias dominants », sans vraiment d’arguments, de connaissances établies et/ou de faits solidement constatés, pour avoir raison. La journaliste Elisabeth Lévy a été une des passeuses entre la critique manichéenne des médias de gauche radicale et le néoconservatisme à la française d’aujourd’hui avec son livre à succès Les maîtres censeurs – Pour en finir avec la pensée unique6.

En quatrième lieu, je me suis inquiété depuis pas mal de temps aussi des dégâts des théories du complot – qui ont des intersections avec la critique manichéenne des médias – sur internet, comme autre source d’appauvrissement de la critique sociale. Là aussi on a un abêtissement de la critique, abandonnant le terrain des structures sociales de domination au profit de la toute-puissance d’intentions manipulatrices cachées. On préfère ainsi des scénarios de type hollywoodiens à la James Bond à Marx et à Bourdieu !

Enfin plus récemment je me suis rendu compte de la pénétration de discours néoconservateurs xénophobes, sexistes, homophobes et nationalistes dans les espaces publics, avec la figure d’Eric Zemmour pour les médias dominants et d’Alain Soral pour internet.

J’ai voulu alors proposer une vue globale de ces différents phénomènes inquiétants dans un contexte aggravant de brouillard idéologique à gauche. J’ai fait une première tentative en février 2014 en proposant trois séances de cours dans le cadre de l’Université Populaire de Lyon. Là je me suis rendu compte d’une certaine inconscience ou indifférence à gauche par rapport aux dangers que je pointais. J’ai pu aussi commencer à mesurer un certain impact via internet des discours soraliens sur des profils d’étudiants qui, quelques années auparavant, auraient pu être attirés par le Parti de gauche, le NPA ou la CNT, puisque un nombre important de militants lyonnais d’Egalité et réconciliation sont venus m’apporter la contradiction lors d’une séance7.

Confusionnisme.info : La référence aux années 1930 peut paraître être un poncif un peu caricatural. Pourquoi ce titre ? La situation est-elle si grave ?

Philippe Corcuff : La référence provocatrice du titre s’efforce d’attirer le regard sur les dangers du moment à travers des analogies avec une période trouble de notre histoire. Mais si la provocation a une portée heuristique comme point de départ de l’analyse, elle ne peut se suffire à elle-même sous peine de manichéisme. Et l’on risque de tomber dans une certaine folklorisation, se contentant d’exhiber un grigri antinazi, dans laquelle tombe parfois une partie du mouvement antifa, qui ne voit essentiellement que de la répétition dans l’histoire. Or, cette attitude n’est pas à la hauteur de la compréhension raisonnée des dangers d’aujourd’hui, dans leurs similarités avec les déboires d’hier comme dans les spécificités d’un contexte nouveau. Car l’histoire ne se répète jamais exactement. Il nous faut à la fois appréhender l’inertie des démons du passé et le processus continu d’invention historique. Pour moi, il ne s’agit donc pas d’identité entre les années 1930 et aujourd’hui, mais justement d’analogies, c’est-à-dire d’une comparaison pointant des ressemblances et des dissemblances. Du point de vue intellectuel, la référence aux années 1930 peut éclairer autrement notre présent via les apports d’une démarche comparative. Et, du point de vue politique, elle constitue un outil pour réveiller les assoupissements et souligner les risques.

Cette comparaison je l’esquisse dans la première partie du livre en revenant sur une série de travaux de sociologues et d’historiens concernant les années 30 en Allemagne et en France, comme ceux de Pierre Bourdieu ou de Gérard Noiriel. Cela met en évidence que la situation n’a pas la gravité des années 30, mais qu’elle révèle un certain nombre de paramètre inquiétants. C’est le cas de l’extension d’un confusionnisme idéologique amalgamant des thèmes d’extrême droite et de gauche, qui a des accointances avec les tenants de « la révolution conservatrice » dans l’Allemagne de Weimar ou ce qu’on a appelé « les non-conformistes des années 30 » en France. De ce point de vue, il y a un facteur aggravant dans le contexte actuel : la gauche n’a plus la solidité de la gauche socialiste, communiste et syndicale des années 1930, qui en France a débouché sur le Front populaire. Et comme les repères intellectuels et politiques tendent à vaciller à gauche, cela la rend plus désarmée et poreuse face aux bricolages idéologiques nauséabonds.

Confusionnisme.info : Vous proposez une analyse de l’émergence de ce que vous nommez un « postfascisme ». Que désigne ce terme ? En quoi ce fascisme est-il nouveau ? En quoi diffère-t-il ou non des anciennes formes de fascisme ?

Philippe Corcuff : J’emprunte la notion de « postfascisme » au géographe libertaire Philippe Pelletier8. Pour moi, c’est une façon de tenter d’éviter le folklorisme de la répétition. Mais je ne laisse entre guillemets, à titre exploratoire. Le « postfascisme » incarné aujourd’hui par le Front national de Marine Le Pen apparaît républicanisé, laïcisé, davantage euphémisé dans l’expression de la xénophobie, nettement moins militarisé, par rapport aux fascismes des années 30. Ce qu’il faut prendre au sérieux dans ses modes d’organisation, son impact, la diversité des publics qu’il touche et les caractéristiques de ses militants. Dans cette optique, les camps de concentration et d’extermination ne seraient pas les résultats les plus probables de son éventuelle arrivée au pouvoir, seul ou dans des coalitions avec une partie d’une UMP éclatée. Mais, dans la perspective de ce possible cas de figure, des régressions antidémocratiques, autoritaires, xénophobes, antiféministes et homophobes se profilent déjà à travers les discours tenus, les imaginaires stimulés et les pratiques mises en œuvre au niveau local.

Il faudrait peut-être mieux se saisir des deux faces des processus en cours : tout d’abord, le FN utilise les opportunités électorales des régimes représentatifs contemporains et de la crise de confiance qui les affecte, dans la logique autoritaire-xénophobe qui le travaille principalement, à la manière des fascistes italiens et des nazis dans les années 30 ; en second lieu, le FN apparaît partiellement domestiqué et édulcoré par ces institutions représentatives et la professionnalisation politique moderne. Si on ne saisit que la première face, on risque de tomber dans le folklorisme antifa. Si on ne s’intéresse qu’à la seconde face, on peut baisser la garde et relativiser les dangers réels.

Confusionnisme.info : Ce « post-fascisme » va de pair selon vous avec une ambiance « néoconservatrice ». Là encore, pouvez-vous nous expliquez ce que vous entendez par là ?

Philippe Corcuff : Selon moi, un néoconservatisme xénophobe, sexiste, homophobe et nationaliste montant constitue le terreau intellectuel et culturel facilitant les progrès du « postfascisme » sur la scène électorale. Terreau culturel au sens où ces bricolages idéologiques divers et non coordonnés entre eux disséminent une série d’évidences dans les espaces publics, en particulier dans les médias et sur internet, rendant davantage concevable que l’extrême droite arrive au pouvoir, seule ou, plus vraisemblablement, en coalition. Ce néoconservatisme a deux têtes : Alain Soral, pour le pôle antisémite à l’aura de « rebelle » dans l’underground d’internet, et Éric Zemmour, pour le pôle aux dérapages islamophobes et négrophobes à l’aura de « rebelle » dans les médias dominants. Le confusionnisme néoconservateur brouille l’espace idéologique et l’extrême droite aimante le champ politique, parallèlement et en interaction.

Je parle de néoconservatisme et pas de conservatisme par analogie avec les « révolutionnaires conservateurs » de l’Allemagne de Weimar analysés par Bourdieu9. Comme aujourd’hui en France, le conservatisme ne se présentait pas comme une défense pépère de l’ordre établi, un simple appel à la conservation de ce qui existait. Il se voulait au contraire « révolutionnaire », en butte avec l’ordre établi. Il s’agissait de retrouver et de restaurer des valeurs, des institutions et des sociabilités perdues, ou en crise, via un changement radical. Les « révolutionnaires conservateurs » occupaient le terrain de la critique du monde tel qu’il va. C’est pour souligner cette proximité que je parle de néoconservatisme. Mais en prenant en compte que l’accent « révolutionnaire » d’hier est actuellement affadi en rebellitude à double face (Soral/Zemmour) et mis en spectacle dans les médias – pourtant vitupérés ! – et sur internet.

Confusionnisme.info : Vous consacrez un long chapitre aux brouillages à gauche, tant dans le champ politique dominant que dans le champ intellectuel ou médiatique, mais aussi dans une partie de la gauche dite radicale. Vous citez les exemples de Jean-Claude Michéa, Emmanuel Todd, Frédéric Lordon ou François Ruffin entre autres. Pouvez-vous développer ?

Philippe Corcuff : Il faut bien préciser que, pour moi, les auteurs que je vous citez et que je passe en revue dans la quatrième partie du livre, ne sont pas directement des acteurs des galaxies néoconservatrice et « postfasciste ». Ils sont clairement de gauche – et si Michéa récuse le terme, il s’inscrit dans la famille « socialiste » au sens large et historique – partisans d’une démocratie pluraliste et antiracistes10. Ces auteurs ne sont donc pas traités comme des néoconservateurs ou des « postfascistes », dans des amalgames que je récuse, mais comme des désarmeurs imprudents des résistances anticonservatrices et antifascistes à gauche. Sans en avoir clairement conscience, et même fréquemment en toute bonne conscience, ils accroissent le brouillard idéologique et la paralysie intellectuelle des gauches en un moment particulièrement difficile. Ils ne prennent pas la mesure des risques associés au contexte néoconservateur et « postfasciste » émergent, en ne faisant pas suffisamment attention aux interférences dommageables de certains de leurs écrits avec des schémas en pointe dans le néoconservatisme ambiant.

Désarmeurs imprudents le sont ainsi Todd, Lordon ou Ruffin quand ils participent à diaboliser l’Europe et le monde et, corrélativement, à embellir les stratégies économiques de repli national, dans un contexte de montée des nationalismes xénophobes en Europe. Michéa est également un désarmeur imprudent, mais aussi un peu plus : un brouilleur. Michéa a produit des travaux tout à fait intéressants pour la rénovation d’une pensée de l’émancipation avec la notion de « common decency » – que l’on peut traduire par civilité populaire ou sens commun de la dignité – empruntée à l’écrivain britannique George Orwell, ou via la critique de la mythologie du Progrès avec un grand P. Mais son positionnement pose aussi problème au moins sur deux plans. Tout d’abord, c’est un des principaux auteurs cités dans la galaxie néoconservatrice et « postfasciste », par exemple par Marine Le Pen, Alain Soral, Eric Zemmour ou Elisabeth Lévy, sans qu’il s’en démarque clairement. Et puis, en second lieu, il maintient tout une série d’ambiguïtés conservatrices : par rapport au mariage pour tous et à l’adoption homoparentale, à la glorification implicite de la famille patriarcale traditionnelle, aux luttes contre les discriminations, à la supposée « culture de l’excuse » qui serait portée par l’analyse sociologique des causes sociales de la délinquance, ou au thème de « l’identité nationale » et à l’horizon d’un monde sans frontières11.

Confusionnisme.info : Vous paraissez particulièrement préoccupé par le retour de discours nationalistes, notamment à gauche, au détriment de l’internationalisme, et vous en faites un des thèmes par lesquels s’opère ce brouillage des cartes. Comment sortir de cette impasse ?

Philippe Corcuff : Le « postfascisme » et le néoconservatisme sont en train d’effectuer un rapt d’ampleur sur les postures et les mots de la gauche : « critique », « critique du néolibéralisme », « critique de la finance et des banques », « critique de la mondialisation », « peuple », « justice sociale », « République », « démocratie », « laïcité », « écologie », voire « décroissance », …Et cela en les déconnectant de leurs appuis émancipateurs et en les liant à des logiques discriminatoires. Et malheureusement peu en semblent conscients à gauche, et particulièrement dans la gauche de la gauche qui semble toujours croire avoir la main en matière de critique sociale, alors qu’elle est en train de la perdre au profit du « politiquement incorrect » et de la rebellitude néoconservatrice. Le moment 1995-2006, des grandes grèves jusqu’à la victoire du non au Traité Constitutionnel Européen, puis contre le projet de Contrat Première Embauche, où les mouvements sociaux critiques et les gauches radicales pesaient significativement sur les débats publics, est passé. Un des enjeux principaux dans la période consiste alors à renouer pratiquement et théoriquement les liens entre la critique sociale et l’émancipation. C’est, par exemple, le propos d’un petit livre de dialogue entre le sociologue Luc Boltanski et la philosophe politique américaine Nancy Fraser que j’ai récemment introduit sous le titre Domination et émancipation12.

Dans cette perspective, il y a un mot que les néoconservateurs et les « postfascistes » ne nous disputent pas, c’est « l’internationalisme ». Dans le contexte, cela devient un roc, dont l’imaginaire et la pratique sont à relancer de manière urgente. A-t-on oublié un des axes de l’émancipation qui pourtant revient à chaque fois que l’on entonne « L’Internationale », chanson phare du mouvement ouvrier écrite en 1871 au cœur de la Commune de Paris : « L’Internationale sera le genre humain » ? Bien sûr, l’Internationale ne sera pas à court terme, et même à moyen terme, le genre humain, mais nos engagements locaux, nationaux et internationaux ont à enrichir les connexions avec un horizon mondial d’émancipation, et non à les enrayer, ce que tendent à faire les plus récentes propositions sur ce plan des Todd, Lordon ou Ruffin.

Quelles perspectives pratiques ? Dans le contexte, on ne peut plus avancer des mesures nationales qui ne soient pas liées à un volet consistant de coopérations internationales. Par exemple, s’il apparaît envisageable d’explorer la sortie de l’euro comme une des hypothèses possibles, c’est seulement en dessinant alternativement une zone de solidarités renforcées entre des pays s’efforçant de décrocher des logiques néolibérales en Europe et ailleurs. Par ailleurs, les militants des mouvements sociaux pourraient déployer la mise en réseau des groupements d’individus solidaires du local au mondial, développer des jumelages dynamiques (entre communes, mais aussi sections syndicales, associations, coopératives, Amap, etc.), préparer des grèves européennes et, au-delà, des marches internationales pour la dignité. Le milieu associatif pourrait donner une portée politique aux ressources cosmopolites (comme le bilinguisme, le maintien de liens familiaux et culturels, les échanges associatifs, etc.) présentes dans des classes populaires travaillées par plusieurs vagues d’immigration, comme l’a mis en évidence la sociologue Anne-Catherine Wagner13. A l’inverse, la pente nationaliste à gauche constitue une solution de facilité, bien pauvre en teneur émancipatrice et particulièrement périlleuse dans les temps gris actuels.

Confusionnisme.info : L’anthropologue Jean-Loup Amselle aborde des questions proches des vôtres dans un livre paru à peu près en même temps, Les nouveaux rouges-bruns – Le racisme qui vient14. Quels sont vos principales convergences et divergences ?

Philippe Corcuff : Tout d’abord, je dois dire que Jean-Loup Amselle est un des chercheurs contemporains les plus stimulants, qui nous a fournis des ressources anthropologiques mettant en cause les pentes essentialistes conduisant à appréhender les cultures comme des essences, c’est-à-dire des ensembles homogènes, stables et fermés. Or ce culturalisme essentialiste constitue une des matrices actuelles de l’extrême droite, comme l’ont mis en évidence Régis Meyran et Valéry Rasplus dans leur ouvrage sur Les pièges de l’identité culturelle15. Amselle a nourri cette anthropologie anti-essentialiste et anti-culturaliste grâce aux notions de « métissage »16, puis de « branchements »17.

Si on en vient aux Nouveaux rouges-bruns proprement dit, Amselle est un des rares à prendre la mesure des dangers en jeu dans les bricolages confusionnistes actuels. Et, par exemple, nos analyses sur des figures comme Zemmour et Soral se rejoignent largement. Il fournit, par ailleurs, des éléments complémentaires utiles par rapport à mon propre travail qui connaît inévitablement des limites. C’est tout particulièrement le cas à propos des appuis anthropologiques du néoconservatisme et ce qu’il nomme « le primitivisme », c’est-à-dire une vision nostalgique, idyllique et homogénéisante des sociétés les plus anciennes.

Cependant nos démarches révèlent aussi des différences, voire des divergences. Des différences, car il ne retient pas l’angle comparatif des années 30. Il reconnaît, certes, à plusieurs reprises « des ressemblances » entre les deux moments, mais insiste sur « des différences majeures », liées aux « caractéristiques originales » de la période actuelle. C’est différent, mais pas contradictoire avec mon propre usage du raisonnement analogique, pointant à la fois des proximités et des dissemblances.

Et les divergences ? Je lui reproche d’amalgamer trop de choses dans la catégorie « rouges-bruns », comme par exemple Michéa – sur lequel je me suis déjà expliqué précédemment – ou les Indigènes de la République et plus largement les thématiques dites « postcoloniales ». Le postcolonial, c’est-à-dire l’attention aux effets contemporains des colonisations comme aux analogies entre période coloniale et période actuelle dans les discriminations de certains secteurs de la population, est plus composite qu’il ne le dit. Il peut parfois conduire à essentialiser des catégories de populations, mais il est aussi et surtout un support d’élargissement de la pensée critique et émancipatrice à une pluralité de formes de domination, au-delà de la seul domination de classe, comme l’ont été le mouvement féministe vis-à-vis de la domination masculine et le mouvement homosexuel face à l’hétérosexisme. Il nous invite alors, comme le féminisme, à penser les interactions et les intersections entre domination de classe, domination masculine, domination postcoloniale, etc. Ce que ne permettent d’ailleurs pas les Indigènes de la République en tendant à faire de la contradiction postcoloniale la contradiction principale de nos sociétés à laquelle les autres contradictions devraient se soumettre. Mais ce travers n’a pas grand-chose à voir avec le fait de les classer, de manière erronée, parmi « les rouges-bruns »18 ! D’ailleurs, Amselle lui-même a un travers assez analogue aux Indigènes de la République en semblant faire de la contradiction de classe la contradiction principale, à la manière des marxismes traditionnels, mais à rebours des originalités de sa propre anthropologie.

Mon principal bémol, donc, vis-à-vis des Nouveaux rouges-bruns concerne l’extension trop large du domaine de ces « rouges-bruns ». C’est comme si, pris par la passion polémique, Amselle ne l’a contrebalançait pas suffisamment par les nuances d’analyses offertes par son œuvre anthropologique. Toutefois, globalement, nous nous retrouvons dans le même camp anti-essentialiste et inquiet face aux menaces néoconservatrices, confusionnistes et « postfascistes » actuelles.

Auteur de Les années 30 reviennent, la gauche est dans le brouillard (éditions Textuel, collection « Petite Encyclopédie Critique », octobre 2014), Philippe Corcuff est Maître de conférences de science politique à l’Institut d’Études politiques (IEP) de Lyon, membre du Conseil scientifique d’Attac et militant de la Fédération anarchiste.

Pour aller plus loin, quelques interventions et articles récents de Philippe Corcuff sur le sujet :

– « Philippe Corcuff – interview zébrée », site Le Zèbre, 3 octobre 2014.

– « Une démocratie malade ? », entretien avec Laurence Luret, émission « Parenthèse », France Inter, 5 octobre 2014.

– « Les années 30 reviennent et la gauche est dans le brouillard – Bonnes feuilles et entretien vidéo », site libertaire Grand Angle, 7 octobre 2014.

– « Un air de déjà vu », entretien avec Anne Laffeter (ainsi que les réactions d’Alain Finkielkraut et de Laurent Bouvet), Les Inrockuptibles, n°984, semaine du 8 au 14 octobre 2014 ; repris sur internet sous le titre : « Années 30, le remake ? Finkielkraut et Bouvet répondent à Corcuff », 14 octobre 2014.

– « Ces néoconservateurs sont orientés par leur ego et leurs obsessions », entretien avec Anastasia Vécrin, Libération, samedi 11 et dimanche 12 octobre 2014.

– « Soral, Zemmour, Finkielkraut, Michéa, Lordon & Cie », entretien vidéo avec Thierry Le Roy (28 septembre 2014, Vaucluse), Tseweb.tv, 25 octobre 2014.

– « Entre puanteurs des années 1930 et gauches paralysées », L’Humanité, 29 octobre 2014.

– Entretien avec Monique et Serge, émission « Trous noirs », Radio Libertaire, 1er décembre 2014.

– « Christophe Guilluy et Laurent Joffrin : des néocons’ de gauche », Rue 89, 8 décembre 2014.

– « Extrême-droitisation : en finir avec le « politiquement incorrect », revenir à l’émancipation », Mediapart, 12 décembre 2014

– « 1934-2014 : la tentation de l’extrême ? », intervention à Horizons. Féria du livre de la critique sociale et des émancipations (Nîmes, 29-30 novembre 2014), 29 novembre 2014 ; vidéo sur Tseweb.tv, 17 décembre 2014.