Interview de Grégoire Souchay

mardi 5 mai 2015
par  Universite Populaire Toulouse
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"Sivens le barrage de trop "

1 - Sur la constitution du « collectif Les Bouilles » sur lequel nous souhaiterions que tu reviennes plus en détail sur un aspect : Pourquoi la constitution de ce nouveau collectif, alors qu’il existait déjà des structures de luttes (dont le Collectif pour la sauvegarde de la zone humide du TESTET ), autour du projet de barrage de Sivens ?
Est-ce qu’il y avait par exemple la volonté, la fonction de promouvoir une nouvelle méthode de faire de la résistance face aux élus, aux lobbyes agricoles ?
Ou bien était-ce pour "structurer" les actions des Zadistes,des citoyen-en-s non partie prenante des associations constituant le collectif de sauvegarde ?
Ou une autre raison ?

La constitution du collectif tant qu’il y aura des bouilles https://tantquilyauradesbouilles.wordpress.com/2013/12/11/communique-du-13-octobre-sur-la-creation-du-collectif-tant-quil-y-aura-des-bouilles/ est la conséquence directe de la signature par la Préfète du tarn début octobre 2013 des premiers arrêtés d’autorisation des travaux (déclaration d’intérêt général et d’utilité publique). il existait bien une volonté antérieure de changer de mode d’action mais jusqu’ici la stratégie mise en œuvre était celle du Collectif Testet, à savoir la contestation juridique et les actions légales. Cette stratégie était discutée, parfois avec des oppositions franches, au sein même du collectif Testet. Mais le début des travaux et le passage en force de l’automne 2013 a amené une partie des opposants, qui soient ou non membres du collectif Testet à l’origine, à voir l’occupation comme la seule manière d’empêcher l’avancée du projet. plus qu’une volonté organisée, c’est plutôt une nécessité née dans l’urgence, selon moi. De ce que j’ai pu constater, avec une vision parcellaire, le lien avec le mouvement "ZAD", aussi divers soit-il, n’était pas central à l’origine. L’objectif des bouilles était bien d’arrêter le chantier. Cela n’empêche pas des parentés avec les luttes comme celle de notre dame des landes. La caravane pour NDDL de février 2013 était justement passée dans le Tarn déjà à la rencontre de soutiens locaux. cela n’empêche pas non plus que Notre dame des Landes a été une inspiration philosophique et politique pour les militants du Testet qui se sont pour beaucoup reconnus dans cette manière de lutter.

2 - On retrouve dans le choix de lutte et de vie des zadistes, leur préoccupation de la sauvegarde de la nature…que nous résumons ainsi « vivre tout de suite ce que l’on préconise dans nos combats » une similitude dans ce qu’ont expérimenté des milliers de jeunes après la grève générale de mai 68.
Nous observons que la multiplication de ce type d’expérience, n’a pas entamé la folie destructrice du système capitaliste, quelles sont avec le recul de cette lutte vos réflexions ?

Je ne sais pas si 68 est une référence ? ce qui est sûr c’est que chacun évoque son envie "d’arrêter de parler" et "de faire quelque chose". Cela se traduit par la remise en question d’à-peu-près tout : l’Etat, la Police bien sûr, mais aussi le rôle de chacun dans la société, les médias, les parents, les rapports de domination hommes femmes, mais aussi humains / animaux. Par exemple, j’ai été frappé par le débat qui est né lorsque certains ont commencé à cultiver des légumes. fallait il ou non utiliser la traction animale ? De la même manière, faut il couper du bois de chauffage pour les besoins de la zad ou se contenter du bois mort et aller le chercher plus loin ? bref, partout où on voit un problème, on essaie de faire autrement. On est dans l’ordre de l’expérimentation, ça ne fonctionne pas toujours, c’est même parfois complètement casse gueule, mais la tentative est là. La ZAD est un espace de création. En ce sens, les luttes d’occupation contre des grands projets sont fortement empreinte d’écologie politique, au sens de porter la question écologique au delà du seul thème de la protection de la nature mais comme la contestation d’un système de prédation des humains sur la planète. Qui peut se résumer en un slogan : "nous ne défendons pas la planète, nous sommes la planète qui se défend".

Bien sûr, ça ne renverse pas le capitalisme dans la minute. mais quand on voit avec quelle fureur ceux qui soutiennent le système en place ont réagi devant ces micro tentatives, on dirait que ces expériences dérangent plus le pouvoir que les défilés du 1er mai, sans juger de la pertinence de l’un ou de l’autre. Car déclarer ainsi une zone "autonome", "à défendre", pose un vrai questionnement à la légitimité de l’Etat. Et concrètement, là encore, la présence des occupants a permis de retarder le chantier de Sivens de plus d’un an. Et peut être que celui ci ne se fera pas avant le rendu des décisions de justice de fond. A ce sujet, plutôt que de deux stratégies opposés, la contestation de terrain et la lutte juridique se complètent. Dans le Morvan, c’est suite à l’occupation d’un bois qu’un chantier a pu être retardé et le projet finalement arrêté par décision de justice. tout le monde s’accorde pour dire que c’est l’occupation continue des terres de notre dame des landes qui a empêché le projet d’advenir encore aujourd’hui. Et les terres agricoles sont à ce jour toujours là et bien vivantes.
Des luttes victorieuses, même de manière temporaires, comme celles-là, sont rares de nos jours, il faut les noter.

3 - Les appels à coordonner les résistances dans les territoires, les ZAD,peut-être avec une nuance pour la ZAD de NNDL, les luttes à l’échelle européennes lignes Turin, résistances au gaz de schiste en Roumanie…sont de même nature que les appels à coordonner les grèves et tout autant difficiles à réaliser ;avez-vous été traversé par ces débats ?

Tout le problème est celui d’organiser un mouvement qui n’existe que par la liberté de chacun à agir comme il le veut. On n’est pas dans des fonctionnement de structures, syndicats, partis, assez pyramidaux et organisés souvent de manière coordonnée. Ici, c’est un réseau, différents cercles d’affinités, diffus, où chacun a ses propres motivation pour venir, sans qu’on demande à qui que ce soit de se justifier. Avec plusieurs campements à divers endroits de la zone aux objectifs radicalement différents.
D’où une forte capacité à "bouger" d’une zad à l’autre, d’un pays à l’autre, d’aller voir, essayer, repartir, aller ailleurs. Mais rien n’empêche de se fixer sur un lieu, parce qu’il donne du sens pour sa vie, et d’y construire petit à petit.
Des forums internationaux contre les grands projets inutiles et imposés (http://www.reporterre.net/SERIE-La-folie-des-grands-projets/) ont déjà eu lieu, le maillage se renforce petit à petit et chacun apprend des expériences passées. Les ZAD sont quand même fortement ancrée sur un territoire, un lieu, avec une population riveraine et chaque expérience est unique en son genre. Et il ne s’agit pas du tout de copier un modèle où que ce soit. Actuellement en Aveyron, une occupation préventive d’un lieu a démarré contre un projet de transformateur électrique. Ce n’est pas une zad, ce n’est pas non plus ce qui se passe en Italie contre la LGV Lyon Turin, il y a une forte dimension de défense du territoire, mais c’est un maillon d’un même mouvement. Qui n’a pas de nom particulier, qui n’a pas de contour clair ni de membres définis, mais qui a, dans l’esprit de celles et ceux qui le font vivre, vocation à toucher toute la société. "Zad partout" en somme.

4 - Dans ton livre tu relates à plusieurs reprises la venue de groupes non identifiés, violents et venus là pour en découdre avec la police. Le site des antifa a signalé à plusieurs reprises la présence de l’extrême droite, identitaires, puis du Mas….Qu’en penses tu ?

"pas de fachos sur la Zad". Ce panneau était apposé à l’entrée du site le 25 octobre et était assez clair. Comme partout, comme souvent, quelques groupes ultra minoritaires et groupusculaires ont tenté d’infiltrer la ZAD. Mais en fait, ils ont plus repris les affiches en les détournant à leur profit plutôt qu’agi concrètement sur zone. On a croisé aussi des miitants "wanted pedo", proches d’Alain Soral, qui n’avaient rien à faire là mais qui étaient présents, comme les 4000 autres personnes le 25 octobre (le jour avant la mort du jeune Rémi Fraisse). Bref, rien de neuf. surtout quand on découvre que les mêmes qui appelaient à sauver le testet pour des motifs nationalistes se retrouvent à aller casser du zadiste quelques semaines plus tard quand les pro barrages s’organisent violemment. l’extrême droite a toujours été dans le sens du vent et a toujours tenté de récupérer les mouvements populaires quels qu’ils soient.
ne pas oublier également que le premier groupe violent a été vu sur site en janvier 2014, bien avant que Sivens ne soit connu nationalement. Et ce groupe violent était une simili-milice de partisans du barrage, qui armés de barre de fer ont molesté deux jeunes femmes et rendu inhabitable la ferme de la métairie pendant plusieurs mois après avoir jeté un produit répulsif. Là est née la violence.

Au delà, la question de la violence a été traité d’une manière assez simple par les occupants : c’est une stratégie que chacun est libre d’employer selon les situations. Pas de jugement moral sur ce qu’il faut ou ne pas faire. La très grande majorité a toujours refusé d’employer ce mode d’action, surtout compte tenu de son inefficacité. Sans armes, sans protection autre qu’un foulard ou d’un bout de bois, toute tentative violente a semblé vaine face à des CRS suréquipés. A l’inverse, les sit in, les occupations des arbres ont été plus efficace pour protéger les arbres. J’observe également que les militants qui ont le plus souffert des violences et vexations policières ont été les plus fervents non violents. A croire que les végétariens, non violents et pacifistes affichés sont les plus dangereux pour la police. Ca n’a pas empêché certains occupants, du fait de leur histoire, de leur milieu social ou de problèmes personnels de vouloir en découdre avec la police. quand on voit le dispositif militaire déployé sur la zone, qu’elle se trouve en état de guerre, personne ne peut dire à l’avance comment il va réagir. il ne faut jamais oublier la violence de l’injustice quand des bûcherons encadrés par des gendarmes sont venus couper des arbres centenaires alors même que l’autorisation préalable de défrichement n’a pas été déposé dans les formes.

5 - L’ampleur des mobilisations contre le barrage de Sivens et la mort de Rémi Fraisse si elles ont eu lieu dans le Tarn à Toulouse et ailleurs (mobilisations dans les lycées parisiens, tentative de blocage de la faculté du Mirail) n’ont pas eu l’impact attendu, surtout après la mort d’un jeune militant abattu par les gendarmes. A Toulouse les manifestations à répétition ont donné lieu à des manifestations petites et violentes, ouvrant un cycle manifestation, répression, arrestation …et détournant de fait l’opinion publique de la véritable nature du combat. Comment expliques-tu cette situation ? Comment en sortir ?

je n’ai pas de conseil particulier à donner à celles et ceux qui luttent et qui le font souvent avec leurs moyens dérisoires compte tenu des enjeux. La question des violences policières est difficile à porter sur le débat public puisque dès lors qu’on manifeste, on s’affronte à ceux là même qui font ces violences. Pour moi, ce qui s’est passé à Toulouse et ailleurs relève de l’extension d’une logique du maintien de l’ordre, une "contre-insurrection", qui considère le manifestant comme un ennemi et non plus comme un citoyen souhaitant exprimer une opinion. Mais ce n’est pas mon domaine de compétence, d’autres, comme Mathieu Rigouste ont très bien montré comment des colonies français, aux banlieues, aux migrants, ce mode de gestion des foules s’étend et touche aujourd’hui des militants issus des classes moyennes et supérieures. Reste qu’avec tout cela, la question centrale que nous voulons mettre sur le devant de scène n’est effectivement pas posée clairement : quel modèle agricole pour demain ? quelle gestion de l’eau ? Comment sortir le système agricole du pays de la nasse du productivisme qui le tue ? C’est aussi l’objet de notre enquête sur Sofiprotéol-Avril et Xavier Beulin, http://www.reporterre.net/ENQUETE-2-Au-coeur-de-l-agro
président de la FNSEA et cette multinationale qui a des ramifications partout dans l’agro industrie. Là est le véritable enjeu de Sivens : l’eau, l’agriculture et le modèle de production hérité de l’après guerre. Je pense que l’usage de force policière par l’Etat n’est qu’un des moyens pour asseoir ce pouvoir.


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