La conférence de Florence Joshua

" Anticapitalistes "
vendredi 12 février 2016
par  Marsanay
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Nous avions invité Florence JOSHUA pour nous parler de son livre" Anticapitalistes". Beaucoup de monde s’est déplacé, néanmoins un certain nombre de personnes ont regretté qu’à l’issue de la présentation du livre un véritable débat lié à la situation des anticapitalistes aujourd’hui n’ait lieu. Comme nous le faisons souvent après une soirée/débat nous avons sollicité des intervenant-e-s pour approfondir le sujet sous la forme d’ écrits. Faute de documents nous avons décidé de reproduire une critique du livre publiée sur le site de Ensemble et de donner quelques liens avec des articles que Florence a utilisés pour étayer sa recherche.

Publié il y a quelques semaines aux Editions La Découverte, l’ouvrage de Florence Johsua - Anticapitalistes, une sociologie historique de l’engagement - reprend l’essentiel des résultats de sa thèse de doctorat soutenue en 2011, alors intitulée : « De la LCR au NPA (1966 – 2009), sociologie politique des métamorphoses de l’engagement anticapitaliste ».

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L’intérêt de ce rappel est double : d’une part, les méthodes convoquées relèvent bien de la sociologie et non, par exemple, de l’analyse historique même si, naturellement, F. Johsua restitue à plusieurs reprises des éléments d’histoire de la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR). D’autre part, le thème traité est bien celui de l’engagement militant : pourquoi et comment rejoint-on une organisation militante, minoritaire, anti-système ?

Pour parvenir à éclairer ce mystère (perpétuellement renouvelé), F. Johsua a suivi pendant de longues années (près d’une décennie) les évènements de la vie de la LCR comme les congrès, les conférences nationales, les meetings, les campagnes électorales. Elle a dépouillé les talons des cartes d’adhésion ainsi que les questionnaires remplis par les délégués lors des congrès de la LCR ; elle suivi la vie interne et les activités d’une cellule parisienne. Elle a aussi procédé à de très nombreux et longs entretiens de dirigeants, de militants et militantes de la LCR appartenant à toutes les générations (dont nous-mêmes). Elle a ainsi constitué un matériau d’une ampleur tout à fait considérable.

Du coup, le résultat est plutôt dense, voire foisonnant. Il y a dans Anticapitalistes un côté « tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la LCR, ses militantes et des militants, leurs discours, leurs rites, etc. » ! Avec une conséquence : l’ouvrage devrait intéresser celles et ceux qui ont partagé telle ou telle période de l’engagement à la LCR et qui souhaitent disposer d’un « regard extérieur » - universitaire, par exemple - sur leur aventure. Mais il pourrait aussi intéresser celles et ceux qui sont étrangers à cette tradition et à cette culture politique, mais désormais amenés à côtoyer des militants « venus de la Ligue » dans des cadres politiques communs. Au sein de Ensemble ! par exemple…. Ne serait-ce que pour confronter l’image qu’ils ont (de nous) à une autre vision, plus distanciée : pour le meilleur - ou pour le pire ? - nous ne sommes sans doute pas tout à fait ceux qu’ils croyaient !

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Pour analyser les « métamorphoses de l’engagement anticapitaliste », F. Johsua procède à une comparaison, récurrente au cours de l’ouvrage, entre la « génération 68 » - celles et ceux qui ont rejoint la Ligue en 1968, un peu avant ou un peu après – et les nouveaux adhérents qui la rejoignent à partir de 2002 et jusqu’à la création du NPA. Avec la volonté de « questionner alors les permanences et les mutations de l’engagement »…

Naturellement, c’est ce champ d’investigation qui nous a le plus intéressés – interpellés ? - dans la mesure où nous avons souvent nous-mêmes essayé – pragmatiquement et sans le recours aux méthodes des sciences humaines… - de réfléchir sur ce thème. Or, des matériaux rassemblés, ordonnés et analysés par F. Johsua se dégage – c’est du moins notre impression - une conclusion nuancée : bien sûr, les pratiques militantes comme la nature de l’engagement qui concernent celles et ceux qui ont rejoint l’aventure au XXI° siècle diffèrent fortement de ce que cela pouvait être dans les années 70. L’identification au modèle du révolutionnaire professionnel, si fréquente dans l’après Mai 68, apparaît aujourd’hui lunaire. Et comment ne pas souligner aussi la crise des projets de transformation (révolutionnaire) de la société. Alors, entre « permanences » (de l’engagement) et « mutations », il est sûr que le curseur se situe aujourd’hui nettement du côté des mutations !

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Mais si, par contre, on porte l’éclairage sur les ressorts ou les motivations qui poussent à s’engager, c’est quand même plutôt la « permanence » qui l’emporte, avec cette préoccupation centrale qui traverse l’Histoire : la révolte contre l’injustice et la folie du monde. Après tout, il y a déjà 70 ans, dans son poème L’effort humain, Jacques Prévert évoquait déjà « les cicatrices des combats livrés par la classe ouvrière contre un monde absurde et sans lois »… En gros, autant il y a entre les années 70 et les années 2000 de grandes différences sur les modalités de l’engagement - le « comment » - autant les raisons de l’engagement – « le pourquoi » – possèdent une certaine pérennité.

Mais il faut rendre compte d’un autre élément capital : en réalité, même si le nom de l’organisation était (en gros) le même, les nouveaux adhérents - ceux de la vague des années 2000 – n’ont pas adhéré à la même « chose » que ceux des années 60 et 70. Parce que, en près de quatre décennies, la Ligue – la LCR… - avait déjà beaucoup changé. Et ce n’est pas le moindre intérêt de l’ouvrage que d’essayer de dater et de repérer ces changements, parfois modestes, parfois symboliques, parfois plus profonds. Ainsi que les résistances que ces changements ont suscitées… On ne peut que partager la remarque de l’auteure : « c’est en effet au sein d’un ancien militantisme que se sont inventées de nouvelles manières d’être militant ». Et c’est bien cela qui est à l’origine de l’élan et de l’enthousiasme qui ont présidé à la constitution du Nouveau Parti Anticapitaliste…

Cette remarque conduit naturellement à soulever la question des mésaventures et des échecs ultérieurs du NPA, de leurs causes et de leurs origines. Cette question sort totalement du cadre de l’étude qui, on le rappelle, s’arrête en 2011… On ne saurait donc en faire grief à F. Johsua… d’autant que, en plus et de manière assez exceptionnelle, les acteurs (dont nous fûmes) sont eux-mêmes (et pour une fois) peu diserts sur le sujet ! Reste une interrogation : au-delà des problèmes d’orientation politique qui peuvent expliquer l’échec du projet NPA – c’est pour nous un élément incontournable – n’y a-t-il pas aussi des causes plus profondes, tenant précisément à l’engagement et au militantisme. En effet, à propos des différents « modèle(s) de militantisme », eux-mêmes construits à des périodes différentes, F. Joshua diagnostique qu’il y a eu cours des dernières années de la Ligue et lors de la création du NPA, « coexistence plutôt que substitution ». On touche peut-être là une des failles qui, passés les premiers succès, devait s’élargir …

Dans Anticapitalistes, on trouve aussi bien d’autres éclairages et angles d’analyses. Citons en deux : l’étude des origines sociales (plutôt modestes) des militants ainsi que leur trajectoires et leur devenir socio-professionnel, marqués par un (relatif) « déclassement » notamment pour les militants récents. Il semble bien, d’ailleurs, que ce déclassement reflète la précarisation du monde du travail et soit donc plutôt la cause que la conséquence du militantisme.

Second thème : ironiquement intitulé « Si tous les gars du monde se donnaient la main… », un chapitre entier revient sur l’interpellation par le féminisme du modèle militant très masculin, des rapports de genre au sein de l’organisation, tout à la fois contestés et maintenus, les efforts pour modifier cette situation… et les limites des résultats.

Pour conclure : dans cet ouvrage, la LCR est donc un objet d’études universitaires – ça fait bizarre, d’ailleurs, d’être devenu… un objet d’études ! - sous l’angle du thème de l’engagement militant. Il s’agit donc aussi de facto d’une réflexion plus globale sur l’engagement, ses motivations, ses modalités ; réflexion qui dépasse de très loin le cas très particulier de la LCR. Pour cette raison aussi, on ne saurait trop en conseiller la lecture.

Hélène Adam, François Coustal
https://www.ensemble-fdg.org/conten...

L’introduction ainsi que le sommaire sont accessibles sur le site de l’éditeur :
http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-Anticapitalistes-9782707174901.html
Florence Johsua : Anticapitalistes, une sociologie historique de l’engagement. Editions La Découverte. Collection Sciences Humaines / Laboratoire des sciences sociales. Novembre 2015.

Bibliographie :

Mai Juin 68
Mai 68 : sous les pavés d’une page officielle
Le capital militant. Essai de définition
Du « terrorisme » comme violence totale ?
La révolution sexuelle et la camaraderie amoureuse
Sexe, symboles, vêtements et socialisme
Constellations, le livre
Écrire l’histoire des femmes et du genre