Interview de Nuit Debout Toulouse

samedi 7 mai 2016
par  Marsanay
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Nous avons interrogé Gaspar SELVA, militant syndicaliste actif dans Nuits Debout place du Capitole à Toulouse. Il est possible que Gaspar en recherche d’emploi ne nous ait pas donné son véritable nom. Bien entendu cela est secondaire.

1-Peux tu nous rappeler comment est née Nuits Debout à Toulouse ?

Nuit Debout à Toulouse est né le 31 mars 2016 à la suite de la manifestation unitaire contre la Loi Travail, au même moment où naissait Nuit Debout à Paris, à l’appel du Journal Fakir, de militant.e.s de la CGT, de Sud-Solidaires, d’Attac, du Droit Au Logement et de militant.e.s et activistes issues de la mobilisation des indigné.e.s et "occupy" de 2011 à Paris.
En pratique, à Toulouse, nous étions un petit noyau de militant.e.s et ami.e.s (issu.e.s du mouvement anti-CPE de 2006 et ayant aussi participé à la mobilisation indignée de 2011) à penser depuis fin février que le rejet de la loi Travail pouvait et devait être un catalyseur, fort et victorieux, des différentes colères et propositions sous-jacentes et qu’il nous fallait trouver un moyen de fédérer les luttes passées, en cours et à venir, dont on ne peut pas préjuger de là où elle nous mèneront vu l’ampleur et la profondeur des crises en cours !
Lorsque nous avons lu mi-mars l’appel (parisien) de Fakir à "Ne pas rentrer chez nous !" au soir de la manifestation du 31 Mars, pour discuter collectivement de la suite de la mobilisation, autour de la projection du film Merci Patron ! (de François Ruffin et du Journal Fakir, sur les pratiques du grand patron de LVMH Bernard Arnault), il nous est apparu évident qu’il nous fallait faire et proposer la même chose à Toulouse, autour du même film, le même soir.
Nous avons alors proposé cette action à la Coordination des Intermittent.e.s et Précaires (CIP), au DAL et à Solidaires 31, ainsi qu’à des militant.e.s d’Attac et de la CGT.
A la fin de la manifestation du 31 Mars à Toulouse, malgré la pagaille qui régnait en fin de manif à Saint-Cyprien, nous avons réussi à nous retrouver à 25, Place du Ravelin, autour de la CIP et du DAL, et avons alors envahit le Théâtre Garonne en appelant immédiatement du renfort via sms, mails et les réseaux sociaux. Deux heures après nous étions 200 !

Après une première Nuit Debout d’occupation du Théâtre Garonne, et trois assemblées de débats avant et après la projection du film Merci Patron !, nous avons décidé dès le vendredi 32 Mars (1er avril) d’appeler à une nouvelle Nuit Debout Place du Capitole à 18H le mardi 5 avril (36 Mars) où entre 500 et 1000 personnes ont participé.
Nuit Debout Toulouse était née avec, depuis, une présence reconduite tous les soirs dès 18H Place du Capitole.

2-Qui sont les participant e s à Nuits Debout ?

Les participant.e.s à Nuit Debout à Toulouse sont des jeunes et des moins jeunes dont beaucoup travaillent et connaissent les nouvelles formes de précarité. Beaucoup sont auto-entrepreneurs/ses, salarié.e.s du secteur associatif, du domaine social ou environnemental, animateurs/trices, fonctionnaires sur des postes sous-qualifiés, intermittent.e.s du spectacle, graphistes, assistant.e.s d’éducations (= pions) de l’éducation nationale, jeunes profs, étudiant.e.s, lycén.ne.s pour certain.e.s et, pour beaucoup aussi, sans emploi, soit au chômage, soit au RSA, soit sans droits...

Il y a des militant.e.s aguerri.e.s (mais peu, en proportion) et surtout beaucoup de bonnes volontés, connectées. On voit aussi des retraité.e.s, des cadres travaillant à Toulouse ou ailleurs qui "passent" et apportent une idée ou un coup de main le temps d’une assemblée sur la Place du Capitole. Des SDF aussi viennent le temps d’une soirée ou quelques soirs d’affilée, c’est l’occasion d’exprimer publiquement leur souffrances ou de pointer du doigts tous les logements vides, sans lumières, visibles tout autour de la Place du Capitole.

3-Qu’est ce qui définit Nuits Debout ?

Nuit Debout se définit comme une mobilisation démocratique contre la Loi Travail et son monde.
Nuit Debout s’organise en Assemblées ouvertes à toutes et tous, sur les places publiques, avant et après les manifestations et actions.

4-Est-ce qu’il peut déboucher de Nuits Debout un mouvement plus structuré ?

Nuit Debout représente une réelle jonction entre les formes assembléistes des mouvements indignés (indignad@s en Espagne etc...) et occupy (Wall Steet etc...), et des formes d’auto-organisation plus classique des mobilisations sociales coordonnées en Assemblées Générales sur les lieux d’étude ou de travail.

Ainsi, Nuit Debout s’est immédiatement structuré, dès le 1er jour, en commissions (communication, action, logistique, juridique et démocratie) afin d’auto-organiser l’occupation de la Place du Capitole et le fonctionnement le plus démocratique possible des Assemblées, afin de permettre le débat le plus large possible et la prise de positions et de décisions.

Plusieurs réunions, publiques, ont reposé et réaffirmé cette organisation, ainsi que la nécessité d’une forme de coordination inter-commissions et (inter)nationale.

La structuration de Nuit Debout prend du temps mais n’en est que plus solide. Elle commence a se déployer aussi dans des quartiers ou certains lieux de travail ou d’étude.

Elle peut donc représenter le socle et le canevas d’une mobilisation auto-organisée, structurée, et beaucoup plus importante.

5-Malgré une situation très tendue on voit mal les contours de la convergence, qu’en penses-tu ?

Comme toujours, malgré une conscience diffuse du fait que nous sommes toutes et tous dans la même galère, et malgré l’appel de Nuit Debout !, dès le départ, à une convergence des luttes sociales et écologiques pour le retrait intégral de la Loi Travail et de son monde, avec des syndiqué.e.s et des non-syndiqué.e.s etc..., les réflexes corporatistes, identitaires, frileux, méfiants ou de chapelles jouent. Le gouvernement, le patronat et les répressions policières et médiatiques essaient de jouer sur les peurs et différences d’approches pour en faire des lignes de division du mouvement social et écologique en cours. Certaines directions syndicales, notamment à la SNCF, cherchent aussi à éviter toute jonction avec la mobilisation contre la loi travail, à la fois pour des raisons de visibilité des revendications sectorielles, et aussi car remplissant -encore- leur rôle d’empêchement de toute grève générale et de remise en cause du système en place.

Pourtant, les revendications des cheminot.e.s (portées par la CGT et SUD Rail, et aussi par la CFDT et l’UNSA) portent directement sur les conditions de travail et l’exigence d’une convention collective protectrice des salarié.e.s (et usager.e.s) du secteur ferroviaire. Or, gagner une convention collective du rail...ne servira à rien si la Loi Travail passe en permettant que de simples accords d’entreprises puissent déroger, à la baisse, à des conventions collectives de branches.

Dans d’autres secteurs du privé, ce sont aussi les conventions collectives et conditions de travail qui sont aux cœurs des enjeux. Tout comme pour les fonctionnaires, dans le public.

Côté chômeurs/ses et précaires, dont les intermittent.e.s sont une nouvelle fois à la pointe de la défense des droits, ce sont les conditions d’indemnisation chômage et d’une autre redistribution des richesses, avec les propositions et exigences de salaires à vie qui sont directement posées, suivant la logique "à travail discontinu, salaire continu".

La convergence peut donc se faire autour de revendications sur les salaires (à vie), le partage du temps de travail (32H vers les 24H) avec la création d’emplois socialement et écologiquement utiles, les conditions de travail garanties par un Code du Travail et un Code de a Fonction Publiqiue protecteurs, l’accès aux droits fondamentaux garantis par des services publics de qualité, repensés et renforcés et un fonctionnement démocratique partout et pour toutes et tous.

6-Quels sont vos relations avec les syndicats ? Y a-t-il une évolution après la venue du secrétaire confédéral de la CGT place de la Bastille ?

Dès le départ, Sud-Solidaires 31 a apporté son soutien moral (communiqués...) et matériel (tracts, tables, barnums, sono...) à Nuit Debout Toulouse et des militant.e.s de syndicats Sud et Solidaires, ainsi que de la CGT participent activement à Nuit Debout ! Des militant.e.s de la FSU sont également passé, bien que plus timidement jusque là (peut-être du fait de la période de vacances scolaires dont nous sortons). A Toulouse, le secrétaire départemental de la CGT a souhaité recevoir une délégation de Nuit Debout dès les premiers jours (mi-avril) pour un échange sur les revendications et les formes de mobilisations, tout en s’interrogeant sur la pertinence de venir ou non prendre publiquement la parole sur la Place du Capitole. Pour Nuit Debout !, toute expression y ait la bienvenue, à conditions de ne pas venir "drapeaux déployés" (mais les badges et auto-collants ont toute leur place au Capitole) et de mettre en avant des analyses, idées et propositions...et d’accepter le "jeu" des prises de paroles libres et des éventuelles critiques à attendre.

On a clairement senti un plus fort brassage, de syndiqué.e.s et non syndiqué.e.s, badgé.e.s ou non, le 28 avril au soir à Toulouse, au même moment où le secrétaire national de la CGT participait à Nuit Debout ! à Paris, en prenant la parole en Assemblée Place de la République. Les militant.e.s de FO ont aussi réservé un accueil favorable et encourageant aux tracts de Nuit Debout ! dans la manifestation du 28 avril.

Le 3 Mai, on a aussi vu des militant.e.s de la CGT, ainsi que leur secrétaire départemental, participer à une manifestation semi-improvisée par les étudiant.e.s et lycén.ne.s, avec Nuit Debout ! et Solidaires, depuis la permanence de la députée Catherine Lemorton Place Jeanne d’Arc, jusqu’au rassemblement intersyndical en cours devant le Conseil Départemental 31.

Le soir même, la CGT 31 faisait officiellement partie du collectif d’organisation de l’action "Y’a pas d’arrangement 2 !" d’occupation du MacDo du Capitole, avec Nuit Debout !, le DAL, la CIP et Solidaires ! C’est d’ailleurs un militant.e.s de la CGT qui a passé la nuit du 3 au 4 mai en garde à vue !

Espérons que cette phase d’observation et de premières convergences se traduisent par une franche coordination unitaire et démocratique de la mobilisation.

7-Après un mois d’occupation de la place du Capitole de nombreuses manifestations et de multiples initiatives est ce que le mouvement a atteint ses limites ?

La mobilisation s’inscrit à mon avis dans la durée et vient de passer une première étape en posant les bases de sa structuration.

L’avenir va fortement dépendre de la manière dont le gouvernement et le patronat vont souhaiter passer en force ou non sur la Loi Travail...et sur le reste (assurance chômage, sncf, Notre-Dame-Des-Landes...), et dont les salarié.e.s, du public et du privé, les chômeurs.ses et précaires, les étudiant.e.s et lycén.ne.s, les retraité.e.s, avec ou sans papiers et toutes les forces organisées ou non vont s’engager de façon synchronisée, dans les prochaines semaines, dans une mobilisation sociale et écologique d’ampleur.

Nuit Debout ! est prête à proposer un cadre d’auto-organisation sur les places des villes et des villages et dans les lieux d’étude et de travail !
l’adresse nuitdebouttoulouse.fr